Japon – Yuagari (après le bain)- Rarissime estampe de Ito Shinsui – Tirage avec Tokubetsu-zuri – Shin Hanga
€8,000
Chef-d’œuvre du mouvement Shin-hanga, cette estampe est l’une des compositions les plus célèbres et les plus intimes de Shinsui. Cette œuvre d’Itō Shinsui, fait partie de la célèbre série de douze estampes Shin Bijin Jūni Shi (Douze nouvelles figures de belles femmes), éditée par Watanabe au printemps 1922. Le modèle n’est autre que l’épouse de l’artiste, Yoshiko.
Elle montre une jeune femme accroupie près d’un seau en bois, essorant délicatement une serviette (tenugui) après son bain, vêtue d’un yukata léger orné de motifs floraux (des campanules / kikyō). Si l’on regarde attentivement le fond derrière la femme, on y distingue un motif de vagues ou de lignes tourbillonnantes extrêmement denses. Ce rendu n’est pas simplement imprimé : il est obtenu par la technique du Murasaki-zuri ou d’un brossage circulaire à sec à l’aide d’un bloc de bois texturé (baren), exigeant une virtuosité technique absolue de la part de l’imprimeur pour créer cette profondeur presque vibrante. Les cheveux noirs de la femme utilisent la technique du tsayazuri(impression brillante), où l’encre noire dense est appliquée à plusieurs reprises, laissant parfois transparaître les lignes de gravure minutieuses pour rendre la texture soyeuse de la chevelure. La blancheur de la peau, contrastant avec le yukata et les cheveux, est rehaussée par l’absence de couleur brute, utilisant le blanc naturel du papier washi de qualité supérieure, magnifié par de très légers dégradés rosés (bokashi) aux articulations, sur les joues et le décolleté.
On retrouve l’encadré signature de l’artiste directement dans l’image, la signature manuscrite 深水 (Shinsui). Juste en dessous de son nom, le sceau rouge circulaire (généralement le sceau de l’artiste « Shinsui »). Au verso, on distingue ici deux sceaux distincts apposés à l’encre rouge, typiques des pratiques d’authentification et de marquage du mouvement Shin-hanga: Le sceau rectangulaire : 特別摺 (Tokubetsu-zuri), ce sceau se lit de droite à gauche: 特別摺 (le dernier caractère 摺 étant ici calligraphié sous une forme légèrement cursive ou ancienne), traduction : « Tirage spécial » ou « Impression spéciale ». Signification, c’est une marque de prestige extrêmement intéressante. Elle indique que cette estampe spécifique a bénéficié d’un soin particulier lors de sa production. Il peut s’agir d’une édition limitée hors-commerce, d’un tirage d’essai haut de gamme destiné à l’artiste ou à des collectionneurs privilégiés, ou encore d’une version utilisant des pigments plus onéreux, des effets de dégradés (bokashi) plus complexes, ou des techniques de gaufrage (karazuri). Le sceau carré 渡辺 (Watanabe), ce petit sceau carré correspond à la signature stylisée de la maison d’édition Watanabe, fondée par le grand promoteur du Shin-hanga, Watanabe Shōzaburō. La présence conjointe du sceau de l’éditeur Watanabe et de la mention Tokubetsu-zuri confirme que l’on est en présence d’une épreuve d’exception (un tirage de tête ou une édition spéciale de luxe), validée directement par l’atelier. C’est le type de marquage confidentiel que l’on retrouve précisément au verso ou dans les marges très discrètes pour ne pas perturber l’esthétique de la face avant.
L’édition originale de 1922 est une pièce maîtresse d’une rareté absolue, car de nombreux blocs de bois et impressions de cette période pré-1923 ont été détruits lors du grand séisme de Kantō. Le fait que l’exemplaire porte à la fois le sceau de l’éditeur Watanabe et le tampon de luxe « 特別摺 » (Tokubetsu-zuri) au verso en fait une épreuve d’autant plus précieuse : elle atteste d’un tirage limité de très haute facture, réalisé sous le contrôle strict de la maison Watanabe pour rendre justice aux nuances subtiles imaginées par Itō Shinsui.
Comme cette estampe a été créée au printemps 1922 et que l’atelier de l’éditeur Watanabe a entièrement brûlé en septembre 1923 (détruisant définitivement les blocs de bois originaux gravés pour cette série), il n’existe aucune réédition tardive ou posthume réalisée avec les bois d’origine. Tout tirage authentique portant les sceaux de l’époque de Watanabe est nécessairement un tirage d’époque (1922-1923). Le tirage spécial (Tokubetsu-zuri) : est une épreuve issue du tout début de la vie des blocs de bois (lorsque les lignes gravées sont d’une netteté absolue et n’ont subi aucune usure). Ces épreuves étaient imprimées en nombre très restreint, souvent sous la supervision directe d’Itō Shinsui, pour être offertes à l’artiste, à des dignitaires, ou réservées aux collectionneurs de premier rang.
Conclusion: Cet exemplaire n’est pas seulement un premier tirage, c’est une épreuve de tête de luxe. Le fait qu’il soit parvenu jusqu’à aujourd’hui en excellent état, sans altération des pigments ni du papier, confirme son caractère exceptionnel et son importance historique pour la collection du mouvement Shin-hanga.
Titre: Après le bain (Yuagari).
Artiste: Itō Shinsui (1898–1972)
Editeur: Watanabe Shōzaburō
Datation: 1922
Dimensions: Hauteur: 49,5 cm ; Longueur: 38,5 cm.
Conditions: Excellent.
Itō Shinsui est incontestablement le pivot de la renaissance du portrait féminin (bijin-ga) au sein du mouvement Shin-hanga (les « nouvelles estampes »). Né à Tokyo sous le nom d’Itō Hajime, le jeune Shinsui doit quitter l’école élémentaire prématurément en raison de la faillite du commerce familial. À l’âge de 12 ans, il devient apprenti dans une imprimerie lithographique, où il se familiarise avec les techniques de reproduction visuelle. Sa trajectoire bascule à l’âge de 13 ans (en 1911) lorsqu’il est admis dans l’atelier du grand peintre Kaburaki Kiyokata, le maître incontesté du style traditionnel Nihonga. C’est Kiyokata qui lui donne son nom d’artiste, Shinsui (« Eau Profonde »). En 1916, le jeune Shinsui, alors âgé de 17 ans, expose une peinture remarquable représentant une jeune fille à la coiffure traditionnelle devant un miroir. Cette œuvre capte l’attention de l’éditeur Watanabe Shōzabūrō. Watanabe, qui cherche à moderniser l’estampe Ukiyo-e traditionnelle tout en préservant le système collaboratif (artiste, graveur, imprimeur, éditeur), propose à Shinsui de transposer son style en gravure sur bois. Le résultat est l’estampe mythique Avant le miroir (Kagami no mae). Cette œuvre fondatrice marque officiellement le début du mouvement Shin-hanga. Bien qu’il ait produit de superbes paysages (notamment sa série des Huit vues du lac Biwa en 1917-1918), le cœur de l’œuvre de Shinsui réside dans la célébration de la femme japonaise. Contrairement aux courtisanes idéalisées de l’époque d’Utamaro, les femmes de Shinsui sont ancrées dans la réalité de l’ère Taishō et du début de l’ère Shōwa. Qu’elles soient vêtues de kimonos traditionnels ou qu’elles adoptent des coiffures plus modernes, elles dégagent une psychologie subtile, une sensualité délicate et une mélancolie douce.
Shinsui travaillait en symbiose étroite avec les artisans de Watanabe. Ses estampes sont célèbres pour la technique du baren-suji (les traces circulaires laissées par le frotton lors de l’impression) qui donne de la texture aux arrière-plans, et pour le rendu velouté de la peau des femmes, souvent rehaussé par un léger gaufrage (karazuri). Le séisme de 1923 détruit l’atelier de Watanabe et de nombreux bois de Shinsui, mais la collaboration entre l’artiste et l’éditeur reprend de plus belle dès l’année suivante et durera jusqu’à la mort de Watanabe en 1962. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Shinsui est évacué vers la préfecture de Nagano, puis s’installe à Kamakura. Après-guerre, son style pictural et graphique est reconnu au plus haut niveau de l’État : En 1952, le comité pour la protection des biens culturels du gouvernement japonais déclare le talent de Shinsui comme « propriété culturelle immatérielle » ; En 1958, il devient membre de l’Académie japonaise des arts ; En 1970, deux ans avant sa mort, il reçoit l’Ordre du Trésor sacré.